🌿 L’île aux arbres disparus – Elif Shafak
- tamarasaoudi
- 19 juin 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 juin 2025
Une racine d’espoir sous les décombres de l’histoire
Il y a des romans qu’on ne referme pas vraiment. Des histoires qui prennent racine en nous, à la manière d’un figuier obstiné qui pousse là où on ne l’attendait pas. L’île aux arbres disparus d’Elif Shafak fait partie de ces récits. Profondément sensoriel, porté par une écriture onirique, ce roman nous emporte au cœur d’une île fracturée par la guerre et les non-dits, et pourtant toujours vibrante de vie, de mémoire… et d’espoir.
Une île déchirée, mais jamais muette
L’île, c’est Chypre. Un territoire au goût doux-amer, théâtre d’un conflit dévastateur entre communautés grecques et turques. En 1974, les tensions ethniques se muent en guerre civile, et les cœurs, comme les maisons, se fissurent. Mais Shafak choisit un autre angle : celui de la mémoire intime, de ce que l’Histoire laisse derrière elle, dans le silence des familles, dans les strates de la terre, dans les racines mêmes des arbres.
C’est à Londres que nous rencontrons Ada, adolescente britannique, fille d’une union improbable et douloureuse entre deux amants chypriotes, séparés par la guerre. Un jour, un cri jaillit d’elle, inarrêtable, animal. Elle ne sait pas encore que ce cri vient d’un passé étouffé, d’un deuil jamais dit, d’une île oubliée.
Le figuier qui murmure
Et puis il y a ce figuier, narrateurs du roman.
Étonnant au départ, bouleversant très vite. Ce figuier, transplanté de Chypre à Londres, observe les humains et leur fragilité. Il se souvient mieux qu’eux. Il raconte ce que les voix humaines taisent. À travers lui, Shafak crée un lien unique entre la nature et l’humain, entre le visible et l’invisible. L’arbre devient le dépositaire des douleurs enfouies, mais aussi des élans de vie, de résistance, d’amour. Sa voix est à la fois ancestrale et vibrante, enracinée et aérienne.
Une écriture qui prend le temps d’exister
Lire Shafak, c’est accepter de ralentir. Son style, précis, foisonnant de détails, peut désarçonner au début. Il faut s’habituer à ce rythme doux, à cette prose presque végétale, qui pousse dans toutes les directions avant de trouver son tronc central. Mais si l’on accepte ce pas de côté, alors on découvre un roman qui respire. Qui nous oblige à écouter les silences entre les mots, à sentir les parfums de jasmin et de citronnier, à palper les absences autant que les présences.
L’espoir en héritage
Ce roman aurait pu être noyé sous la mélancolie ou la colère. Il ne l’est pas. Car même si la perte, l’exil, le déracinement y sont omniprésents, L’île aux arbres disparus est un livre profondément tourné vers la lumière. Par la figure d’Ada, qui cherche sans savoir ce qu’elle espère trouver. Par la tendresse des personnages secondaires. Par le figuier, encore, qui pousse et repousse, malgré tout.
C’est une œuvre sur la transmission – celle du chagrin comme celle de la guérison. Et surtout, c’est une œuvre sur la possibilité de faire la paix avec son passé, de le regarder en face sans s’y enfermer. De faire germer autre chose.
Ce que je retiens
Un roman qui enveloppe, qui bouleverse par sa forme autant que par son fond. Une fable moderne où l’histoire humaine se mêle à celle des arbres, et où l’espoir surgit là où on ne l’attend plus.
🌱 À lire si vous aimez :
Les romans ancrés dans l’Histoire mais portés par la poésie
Les récits de mémoire, d’exil, de filiation
Les narrations originales qui donnent voix Ă la nature
đź“– Ma note : 9/10
À savourer lentement, comme on écouterait le bruissement des feuilles après une tempête.





Commentaires